Benoit Reufloru

BENOIT REUFLORU

Pour Anne que j’aime …


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L’entité sans nom errait entre les derniers soupirs d’un brouillard humide. Les gouttelettes microscopiques composant ce nuage citadin semblaient se désintéresser totalement de lui. Elles le traversaient d’une allure nonchalante, avec un manque de respect évident, presque une indifférence totale ; seulement presque, car elles affichaient en vérité une indifférence hautaine qui témoignait, en dernière analyse, d’une forme, certes dégradée, mais tout de même, une forme de reconnaissance. Cette entité était. Et cela lui suffisait amplement, depuis maintenant un temps proche de l’infini. Du moins à notre échelle. C’est à dire à l’échelle humaine. Bien entendu la notion de déplacement ne lui était pas étrangère. Elle était à tel endroit, puis ensuite, à tel autre endroit. Un moment plus tard serais-je tenté de dire, mais honnêtement, je ne crois pas que cette notion de moment ait beaucoup de signification dans son cas. Peu importe d’ailleurs. L’important est autre ; dans sa fonction. Car cette fonction existe, et l’entité le sait, en fait, c’est justement pour elle au départ, qu’elle est devenue elle-même.

 

L’humanité s’était avérée trop douloureuse, longtemps des sentiments ambivalents, difficilement identifiables, s’étaient joués de lui durant toute une vie humaine. Car jamais il n’avait pu reprendre le dessus. Combat perdu d’avance, évidemment ; seule la vanité potentielle de l’homme peut le maintenir aussi longtemps dans l’illusion d’un quelconque contrôle, ou maîtrise, de sa vie ; plus encore de la vie en générale.

 

Sans cesse plus éloigné de lui-même et du sens de sa propre existence, il avait doucement pris une décision inconsciente le concernant au premier chef : Dorénavant, il ne serait plus à lui-même qu’une ombre disparate, composée, ou plus exactement décomposée d’un corps, d’un esprit inquiet, peut-être d’une âme, et certainement pas, ou plus, de quelque émotion que ce soit. Ses actions seraient tournées vers un réel autre que lui, ou plutôt, vers l’idée d’un réel, existant quelque-part, en dehors de lui. Son existence s’arrêterait désormais à ces actions extérieures, certes altruiste, mais en-dehors de lui en tant qu’être humain sensible, capable d’intimité.

 

Il prenait la décision de mourir avant d’être mort, et d’agir en tant que tel, c’est à dire en tant que fantôme d’humain. Tout naturellement cette décision s’accompagna d’une rêverie éveillée, être « ange ». Désincarné. Une entité sans nom, à la limite de l’existence, et de toute façon en-dehors des limites de l’humain.

 

La transformation s’opéra d’une manière impossible à rapporter par l’emploi de nos mots humains. Un soir, aux premières lueurs de pleine lune ; l’instant d’avant il était encore fantôme d’humain, celui d’après il était entité sans nom.

 

Et il erra. La nuit et le jour, il errait, sans cesse. Témoin impossible d’évènements ne le concernant plus.

 

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Son errance l’amena, au début, à entrer en contact (Un contact nécessairement d’une nature plutôt visuelle, et unilatérale) avec des civilisations totalement inconnues de lui, lointaines, étranges. Certaines se situaient loin, dans des pays à demi-perdus, presque oubliés, dans une vallée au milieu de l’Himalaya, au creux des méandres d’une ancienne rivière amazonienne … Des hommes et des femmes en petit nombre, vivants suivant des règles sociales autres que celles qui avaient été les siennes, du moins que celles qu’il avait connues étant homme. Loin surtout de cette douceureuse et violente homogénisation du mode de vie, de pensée, de manière d’être au monde. Ses voyages immobiles et pourtant effectifs, nuée parmi les nuées, ombre parmi les ombres, n’amenaient plus d’aide particulière aux être vivants qu’il observait. Il était témoin, mais témoin passif, distant, sans aucune interaction véritable et possible avec qui que ce soit.

 

Une attirance naturelle et première dirigea son attention sur des groupements humains en décalage au sein même des cités principales des mondes « évolués ». Il aimait se glisser dans le dédale des souterrains d’anciens réseaux de métro, de galeries à demi-comblées, d’existences privées de lumière. Totalement en-dehors des sensations et des sentiments. Etait-ce seulement alors les traces de souvenirs ayant appartenu à sa vie d’avant, à sa vie tout court ? Toujours est-il qu’il lui arrivait, grâce à elles, d’avoir comme une impression, vague et ténue, de l’essence même de ce que peut être un sentiment.

 

Toujours cependant, fugace et éphémère. Et ce caractère de disparition instantanée marquait comme au fer rouge, non pas son cœur ou son corps, tous deux immatériels, mais son âme. Je ne rentrerais pas ici dans d’inutiles et vaines considérations d’ordre philosophique ou théologique, un ange peut-il ou non avoir une âme ? N’est-il pas a priori une entité existant de tout temps, d’une nature divine, et ayant, par choix, décidée de louer Dieu et de se détourner du malin. Sans doute. Mais force m’est de constater la possibilité d’existence d’autres « formes » d’anges. Le terme étant alors sans aucun doute discutable. Nous devrions ici envisager la détermination d’un nouveau mot. Prenons par exemple un anagramme de « ange », le mot « agen ». Il témoigne également de cette fonction de transmission dont se trouvait affublée l’entité sans nom. Mais transmission de quel message, qu’elle information ? Et pour qui ? Sachant qu’aucun interaction vraie n’est plus possible ?

 

Prenons ici conscience du fait que notre entité perd beaucoup de son éclat, même sombre par sa nature propre et particulière, en passant d’ange à agen. Elle sombre vraiment, nous le devinons aisément, en apprenant cela. Car elle le sait. Elle tourne de plus en vite dans son royaume souterrain, passe d’une galerie à une autre, et sans même s’en rendre compte, commence à articuler une plainte. Plainte qui va rapidement s’accentuer, monter en fréquence, devenir cri puis hurlement. Mais bien entendu, elle seule peut entendre ce dernier, inextinguible, impossible ; une souffrance pure, sans durée, puisqu’elle ne peut mourir. En tombant dans cet enfer froid et vide, elle s’éloigne doucement, même de cette âme, ultime et merveilleuse trace de sa nature première d’être humain.

 

Aujourd’hui oubliée, ou presque.

 

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Mais l’âme est une parcelle de Dieu, sa source originelle, et en conséquence, telle une trace du Verbe, elle luit dans les ténèbres ; depuis toujours et à jamais. Notons ici, que ces quantificateurs temporels n’ont un minimum de sens que dans ce cadre, si nous acceptons de laisser de côté l’algèbre et la logique, totalement hors sujet. Leur utilisation donc, montre combien le temps et l’espace sont illusoires et ne comptent finalement que pour nous. Nous devons le plus souvent passer par eux pour nous repérer dans l’existence. La notion de lâcher-prise et la mise en application du fameux « Carpe Diem » latin, nous aidant néanmoins parfois à entrer avec confiance, en relation avec le présent. Ce lieu impossible et pourtant omniprésent (Justement …), se générant et disparaissant sans cesse ; et il est possible que grâce à lui, nous puissions ponctuellement prendre quelque recul vis à vis de l’espace-temps, au moins pour une brève contemplation lucide de son caractère illusoire.

 

Son âme luit donc … Et : ‘Les ténèbres ne l’ont pas saisie’ …

 

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Depuis le troisième étage de son immeuble parisien, une jeune femme seule, s’éveille doucement. Allongée sur un vieux divan usé par les rayons fatigués du soleil, elle s’est assoupie un instant. Des illusions, elle n’en avait plus beaucoup. Trop de souffrance accumulée, de souvenirs difficiles ; maintes fois elle avait eu envie de baisser les bras, d’abandonner. Et pourtant, lorsque sa main s’approchait de son cœur et caressait doucement ce passage secret et intime : Le vallon formé par sa poitrine, ce couloir où parfois l’émotion se propage. Montée depuis son ventre, passant le plexus solaire, s’il est lui-même disponible, détendu. Puis arrivée jusqu’à sa gorge, et illuminant alors le regard, le remplissant de pluie, décrispant peut-être les commissures des lèvres, générant même un rire, ou un cri. Remettant en marche et en mouvement la dynamique de vie d’un être éteint.

 

Cette jeune femme se lève, doucement, et s’approche de la fenêtre. Elle s’appelle Monnelle. Une seule et unique fenêtre, ouverture sur les lumières de la ville, sur l’extérieur. Il fait nuit depuis un moment déjà, le brouillard, dense, ne s’est pas encore totalement levé, rendant les perspectives floues, presque effacées. Monnelle n’a pas encore allumée de lampe chez elle. Ce sera pour plus tard. Pour préparer rapidement un plat simple, une soupe, et boire un verre d’eau. Son regard, pour l’instant, se perd dans la brume.

 

Puis soudain un éclair de lumière. Elle ferme les paupières. Les ouvre de nouveau.

 

L’éclair a disparu, elle devine à sa place une flamme aux multiples couleurs. Lointaine. Plus la flamme incertaine d’une chandelle, suspendue aux lèvres de l’écrivain, qui compose un poème pour sa dulcinée. Non pas, certainement pas, la flamme sûre et fière, puissante, d’un feu véritable. Mais son apparente fragilité dissimule néanmoins, comme une promesse, une promesse d’éternité. Monnelle voit de manière claire et sereine, dans cette image flageolante, la présence de Dieu ; elle serait bien incapable de dire pourquoi, ou comment, mais peu lui importe. Seul importe cette conviction. Elle ouvre alors sa fenêtre et tend sa main.

 

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Benoît Reufloru, emmitouflé dans une vieille et chaude couverture, tient un bol fumant de soupe entre ses mains. Son âge reste indéfinissable, mais son regard est plus clair qu’il ne l’a jamais été. Il regarde les mains de Monnelle en face de lui, pose délicatement son bol et avance ses propres mains. Leurs doigts se mêlent. Se démêlent, s’approchent et s’éloignent, se touchent, se parlent. Chacun se raconte à l’autre, chante sa peine et sa joie, à travers le fin tissu de peau de ces petits êtres. Au nombre de vingt, ils entament la plus belle des danses, imaginent un ballet céleste, célèbrent le retour à l’humanité d’une entité sans nom.

 

Benoît sourit, il sait que les galeries souterraines l’attireront de nouveau, parfois, encore, mais sans le piéger cette fois, sans l’enfermer ; sans jamais lui faire oublier que la vie et l’amour ne font qu’un. Et ce n’est pas un dédale, aussi complexe fût-il, de couloirs étranges et secrets, qui pourront la représenter mieux et plus justement que les ombres chinoises et magiques, produites par l’union de ses mains avec celles de Monnelle.

 

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«

Quand j’aurais le don de prophétie,
Quand j’aurais la science de tous les mystères,
Et celle de toute la connaissance,
Quand j’aurais la foi la plus totale,
Celle qui transporte les montagnes,
S’il me manque l’amour,
Je ne suis rien.

»

Corinthiens.


 

 

 

 

 

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